DÉBILITÉS MENTALES


DÉBILITÉS MENTALES
DÉBILITÉS MENTALES

Les controverses relatives à la notion de débilité mentale illustrent à merveille la confusion qui peut régner dans un domaine de la science, et notamment en psychologie, quand la passion s’en mêle et que les interlocuteurs ne prennent pas la précaution élémentaire de définir les termes qu’ils emploient: de sorte qu’un même mot peut signifier, selon les auteurs, des réalités différentes.

La passion s’explique, en matière de débilité mentale, par l’importance des enjeux, d’ordre politique et d’ordre pédagogique. La débilité mentale est-elle ou non récupérable? La réponse sera différente selon qu’on impute l’arriération à la pauvreté du patrimoine génétique ou à la pauvreté du milieu socio-culturel. Et, lorsque les psychanalystes commencent à s’intéresser à elle, ce sont les facteurs d’ordre affectif qui viennent sur le devant de la scène (Maud Mannoni, 1964).

Si l’on prend en considération les facteurs sociaux et les facteurs d’ordre affectif, c’est-à-dire en fin de compte les diverses conditions de milieu, alors la débilité «vraie», biologiquement déterminée, se rétrécit comme une peau de chagrin. À la limite, il n’y a plus que des «pseudo-débilités», qu’une éducation enrichie ou qu’une psychothérapie pourra faire disparaître. Les défenseurs de cette conception optimiste admettront à la rigueur l’existence rarissime de débilités provoquées par des atteintes graves du cerveau ou par les aberrations d’un gène ou d’un chromosome, comme dans le cas des mongoliens. Mais ce qu’ils tendent à exclure totalement dans la genèse de l’arriération, c’est l’hérédité: ils refusent l’idée qu’une débilité puisse être due à la pauvreté du patrimoine héréditaire.

L’enjeu est donc politique; il est aussi pédagogique. Dès l’instant où l’on admettrait que la débilité d’un enfant est d’origine héréditaire, les maîtres seraient démobilisés dans leur tâche éducative, puisque contre l’hérédité il n’y a rien à faire.

Le débat sur la débilité mentale exprime ailleurs, sous sa forme la plus aiguë, l’interrogation plus générale sur la définition, la genèse, les inégalités et la mesure de l’intelligence. On comprendra aisément que les négateurs de la débilité soient des contempteurs des tests: les tests, quels qu’ils soient, d’intelligence mais aussi de n’importe quelle aptitude particulière, donneraient réalité à ce qui n’en a pas ou, du moins, cristalliseraient en un verdict définitif ce qui ne serait que l’apparence d’un moment. Et ce verdict est d’autant plus péremptoire qu’il a forme de chiffre, que ce chiffre réduit l’intelligence au fameux Q. I. (quotient intellectuel). En bref, la qualité se perd dans la quantification, la réalité est réduite à l’instrument qui prétend la révéler et l’évaluer. Sans aller jusqu’à cette critique extrême, mais néanmoins fréquente, il suffit, pour condamner l’usage des tests, de faire remarquer qu’ils ne peuvent jamais être objectifs, du seul fait qu’ils mettent en jeu des acquis culturels variables d’un milieu social à un autre, d’un enfant à un autre. L’objectivité impossible serait d’atteindre un potentiel dont on voudrait, dont on pense, qu’il est égal pour tous.

L’intelligence et son évaluation

Si l’on parle de mesure de l’intelligence, il convient évidemment de savoir ce qu’on mesure et comment on mesure. Une réponse claire a été donnée pour la première fois en 1908 par le psychologue français Alfred Binet, lorsqu’il publia, en collaboration avec Théodore Simon, son «échelle métrique de l’intelligence», qui est le prototype de tous les tests de développement mental, et qui est encore en usage en France et à l’étranger, sous des formes plus ou moins amendées, plus ou moins modifiées.

Alfred Binet s’interdit de donner une définition a priori de l’intelligence, notion qu’il considère d’ailleurs comme «terriblement vague». Il s’installe dans une école de Belleville; il observe les enfants; il s’entretient avec eux; il les soumet à une centaine de petites épreuves (par exemple, comparer deux lignes, copier un carré, un losange, nommer quatre couleurs, ordonner cinq poids, critiquer des phrases absurdes). De ces épreuves, il retient une cinquantaine, celles qui distinguent le plus nettement par leur taux de réussite les âges successifs de l’enfance. Ainsi se définit empiriquement le développement mental, ou, si l’on veut, l’intelligence dite «globale». L’échelle est donc un échantillon significatif et gradué des activités mentales (où interviennent le jugement, la mémoire, le sens critique, etc.) dont les enfants se révèlent capables d’un âge à un autre. Voilà ce que le test Binet-Simon mesure.

Quant à la mesure, elle est, tout simplement, l’échelle des âges. L’intelligence globale est définie par sa genèse chez l’enfant; les degrés de sa mesure sont les âges de l’enfance. L’échelle métrique permet de savoir «de combien d’années [un enfant] est en avance ou en retard». Binet, mort peu de temps après la construction de son test (en 1911) se bornera à ce calcul, qui est une soustraction entre l’âge réel et le niveau mental. Mais la signification de la différence ainsi obtenue varie avec l’âge de l’enfant. Par exemple, un retard de trois ans est relativement plus grave pour un enfant de six ans que pour un enfant de douze ans. On va donc substituer au calcul de la différence le calcul d’un rapport (William Stern, 1911). C’est le quotient intellectuel, c’est-à-dire le rapport entre l’âge mental et l’âge réel. Le Q. I. est un quotient d’âges.

Critères pédagogiques et sociaux de la débilité mentale

La mesure du niveau mental a permis de préciser des zones d’arriération que les psychiatres confondaient encore au XIXe siècle. L’«idiot», dira Binet, est un individu incapable d’acquérir la parole et qui, adulte, ne dépasse pas le niveau mental de deux ans. L’«imbécile» sait parler, mais il restera incapable d’acquérir la langue écrite: il ne dépasse pas le niveau de sept ans. Quant au «débile», qu’on désigne aussi comme arriéré, il présente un retard de deux ans lorsqu’il a moins de neuf ans, de trois ans lorsqu’il a plus de neuf ans et, au terme de son développement, il sera incapable de pensée abstraite: son niveau ne dépassera pas dix ou onze ans. L’échelle métrique, créée initialement pour le dépistage des débiles mentaux dans la population scolaire , définit donc la zone désignée comme «débilité mentale» par des critères non pas physiologiques ou psychiatriques mais psycho-pédagogiques: les débiles ou arriérés sont des individus capables d’acquérir lecture et écriture, mais incapables d’atteindre le terme de l’enseignement élémentaire alors sanctionné en France par le certificat d’études primaires.

Les Q. I. de 0,50 et de 0,70 par lesquels l’Américain Lewis Terman définira quelques années plus tard la zone de débilité ne sont qu’une traduction des critères psycho-pédagogiques de Binet, en admettant, sur la base d’observations concordantes, que le développement mental s’achève vers l’âge de quinze ans. Au terme du développement, un Q. I. de 50 (l’usage s’est établi de supprimer la virgule du quotient) correspond à l’âge mental de sept ans et demi, c’est-à-dire effectivement le niveau approximatif d’acquisition de la lecture. Un Q. I. de 70 correspond à un âge mental de dix-onze ans.

L’adulte débile est donc un individu dont le niveau mental ne dépasse pas dix-onze ans et, pour le calcul de son Q. I., le dénominateur reste 15, quel que soit son âge, puisque l’âge de quinze ans marque le maximum, le terme du développement mental tel qu’il est défini par le test de Binet et tous ceux qui en dérivent.

Ce rappel historique a pour but de bien souligner que les frontières de la débilité sont fixées en fonction de critères sociaux: elles traduisent les exigences culturelles d’une société donnée à un moment donné. On ne s’étonnera pas alors de constater que la borne supérieure a eu tendance à se déplacer petit à petit vers le haut. La norme adoptée depuis quelques années par l’Organisation mondiale de la Santé est de 80. Et, actuellement, le chiffre de 85 est de plus en plus souvent proposé par diverses institutions. C’est que le terme de l’obligation scolaire, qui était douze ans du temps de Binet, a été porté à quatorze ans, puis à seize ans dans la plupart des pays industrialisés. On opte pour une scolarisation plus longue afin de dispenser une instruction plus riche pour répondre, croit-on, aux exigences de tâches professionnelles plus complexes. Le critère du certificat d’études est depuis longtemps dépassé pour l’adaptation de l’intelligence du citoyen aux exigences culturelles de nos sociétés. Avec le Q. I. de 80, ce n’est plus un niveau de dix ans qu’on exige pour être considéré comme «hors débilité», mais un niveau de douze ans. Le nombre des débiles s’enfle alors considérablement. Dans la zone 50-70, on compte environ 2,5 p. 100 de la population, 10 p. 100 dans la zone 50-80 et près de 15 p. 100 quand la barre est élevée à 85. Si le nombre d’enfants (et adultes) réputés débiles a quadruplé depuis le début du XXe siècle, c’est parce que le prix de l’intelligence a augmenté et non parce que les gens sont devenus plus bêtes. Ils ne sont pas non plus devenus plus intelligents. En comparant, grâce aux tests, les réponses données par les enfants d’aujourd’hui à celles des enfants examinés par Binet en 1908, on constate que les mécanismes cognitifs évalués sous les termes de «développement mental» ou d’«intelligence globale» sont toujours les mêmes aux mêmes âges de l’enfance.

Déterminants de la débilité mentale

L’insuffisance intellectuelle détermine, entre autres causes, l’insuffisance scolaire. Mais qu’est-ce qui détermine l’insuffisance intellectuelle? Le test qui a servi à évaluer le degré du retard ne le dit pas. Et l’erreur consiste à traiter le constat comme une explication. À dire aussi: c’est l’hérédité ou c’est le milieu. À dire aussi: c’est la faute du test, comme on imputerait le mauvais temps à l’indication pessimiste du baromètre.

Les déterminants, ou facteurs, de l’arriération mentale sont nombreux et de divers ordres. On en trouvera l’énumération et une description détaillée, avec l’histoire des découvertes plus ou moins récentes, au chapitre «Étiologie» mis à jour par M. Chiva et Y. Rutschmann dans la dernière édition de l’ouvrage collectif Les Débilités mentales (1979).

Pour être bref, on classera en grandes catégories les très nombreux déterminants jusqu’alors identifiés:

– la pauvreté du patrimoine héréditaire (facteurs génétiques non spécifiques);

– les anomalies d’un gène et les anomalies d’un chromosome (par exemple, le cas du mongolisme, dont l’étiologie a été découverte en 1958 par Lejeune, Turpin et Gauthier);

– les atteintes lésionnelles du système nerveux central se produisant notamment dans les premiers temps de la vie (période embryonnaire, accouchement, prime enfance);

– les perturbations d’ordre affectif remontant, elle aussi, à la prime enfance;

– la pauvreté du milieu socio-culturel.

Bien entendu, ces divers facteurs peuvent, en certains cas, se cumuler.

Les anomalies génétiques et chromosomiques sont de découverte récente. On en connaît une cinquantaine. Ce sont des «erreurs» de fonctionnement des mécanismes cellulaires et du métabolisme, qui sont sans aucun rapport avec la richesse du patrimoine héréditaire ni avec le milieu. Elles sont rares et la majorité d’entre elles ne concernent pas la zone de débilité dont nous nous occupons ici, mais des états d’arriération profonde (imbécillité, idiotie). Cependant, la mise en évidence des facteurs métaboliques a permis de stopper l’installation de la débilité mentale pour quelques anomalies. Ainsi, pour la galactosémie, qui est une incapacité à métaboliser le galactose du lait: un régime totalement privé de lait sauve le nourrisson de l’arriération mentale et autres déficits qui lui sont associés. Par là s’expliquent l’intérêt et la nécessité d’un examen précoce et systématique des fonctions métaboliques du nouveau-né.

Les débilités mentales qui tiennent à des atteintes du système nerveux central sont relativement fréquentes et ce sont elles qui ont donné lieu au plus grand nombre d’études. Aucun auteur ne conteste l’existence de l’étiologie accidentelle, dont elles sont le résultat, alors que l’étiologie héréditaire est souvent niée au nom de l’idéal égalitaire. Ce type de débilité a été décrit dès 1934 par le psychologue américain A. A. Strauss, qui, avec H. Werner et d’autres collaborateurs lui a réservé le qualificatif d’exogène pour l’opposer à la débilité d’origine familiale ou héréditaire désignée comme endogène .

L’hypothèse d’arriération d’origine affective est apparue clairement pour la première fois avec les travaux de René A. Spitz, psychanalyste viennois installé aux États-Unis, qui, dans les années quarante, a découvert que la perte de la mère par le nourrisson peut avoir pour conséquence des perturbations physiques et mentales. En France, les travaux de Michel Hurtig sur les capacités de récupération d’enfants arriérés de l’Assistance publique, et de Nathalie Loutre sur le devenir d’enfants abandonnés approfondissent les analyses de Spitz. L’erreur à éviter, en de telles recherches, est de confondre effet et cause. Des facteurs d’ordre affectif sont probablement à l’origine de certaines arriérations ou obtusions intellectuelles, mais les troubles affectifs ou du caractère peuvent être aussi la conséquence de l’arriération et des réactions du milieu familial et scolaire aux insuffisances du débile mental.

Les facteurs socio-culturels jouent, de toute évidence, dans la genèse de l’intelligence. Le Q. I. moyen des enfants de milieu culturellement défavorisé (parents peu scolarisés ayant tout au plus le certificat d’études) est de 95. Il est de 120 environ en milieu cultivé (parents pourvus du baccalauréat). Alors que la vitesse du développement mental est la même pour tous les milieux jusque vers l’âge de dix-huit mois, la différence de 25 points qu’on constate ultérieurement est difficilement imputable à une différence de patrimoine génétique. Elle est due au milieu. Cependant, avec un Q. I. de 95, on est très loin de la zone de débilité; mais dans les cas, existant en tous les milieux, de pauvreté génétique, le handicap culturel conduira plus facilement l’enfant vers la zone de débilité.

Débilités mentales et débiles mentaux

Les différences d’étiologie se traduisent par des tableaux psychologiques différents, même dans le cas d’un même niveau mental, d’un même Q. I. Le débile mental, comme tout autre individu, ne se définit pas uniquement par son niveau d’intelligence. Le chiffre mal compris de l’âge mental entretient l’illusion créée par le terme en apparence univoque de débilité. La débilité de la fonction intellectuelle est une chose; l’individu, avec toutes ses caractéristiques physiques, motrices, d’intelligence sociale, d’affectivité en est une autre.

Après Strauss et Werner, les psychologues de l’hôpital Henri-Rousselle à Paris ont travaillé dans les années cinquante et soixante à dessiner les portraits types des débiles exogènes et endogènes (qu’on qualifie aussi de «normaux» parce que se situant dans la distribution «normale» au sens statistique du terme et parce que ne présentant aucun trouble associé qu’on aurait pu imputer à des lésions cérébrales). C’est au cours de ces recherches que R. Zazzo (1956) a défini la notion d’hétérochronie : le débile comparé à l’enfant normal se développe à des vitesses différentes selon les différents secteurs du développement psycho-biologique. Plus importante est la confontration entre débiles exogènes et débiles endogènes. On retrouve électivement chez les premiers le syndrome décrit par Strauss: troubles du comportement émotionnel, perturbations de la perception. Les psychologues français mettent en évidence des déficits graves de leur organisation temporelle et spatiale. Ces signes d’organicité sont le plus souvent absents chez les débiles endogènes, à niveau égal d’arriération. Par rapport aux débiles exogènes, ils manifestent une supériorité étonnante de leurs capacités motrices (cf. tableau). De ce point de vue, ils sont quasi normaux, ce qui est un atout majeur pour leur adaptation à l’âge adulte.

Illusions persistantes en matière de débilité mentale

La première illusion est celle que nous venons de signaler: la réduction du débile à la seule mesure de son niveau mental. Illusion tenace, puisque la plupart des auteurs ne mentionnent pas dans leurs travaux l’étiologie des débiles dont ils s’occupent. Et cela n’est pas seulement vrai pour les psychologues. Dans une étude, un auteur d’origine roumaine, Serban Ionescu, constate que les travaux consacrés à la physiologie et à la psycho-physiologie des déficients mentaux ne mentionnent pas, à quelques exceptions près (Clausen, Karrer), l’étiologie.

La seconde illusion, d’ailleurs solidaire de la première, concerne le pronostic. Sur la base du Q. I. de l’enfant, on prévoit la brillance intellectuelle qu’il aura au terme de son développement et, du même coup, son adaptation professionnelle et sociale d’adulte.

Il est incontestable, quoique souvent contesté, que le Q. I. qui traduit une vitesse de développement reste à peu près constant au cours de l’enfance chez la plupart des sujets (85 p.100). À dix points près, en plus et en moins, on peut prévoir, pour tout enfant, ce que sera son Q. I. à l’âge de quinze-seize ans. On prédit un Q. I.; l’erreur est de croire qu’on prédit une capacité d’adaptation. Une enquête célèbre de Philonenko et la recherche de Lucette Merlet-Vigier sur les «facteurs de l’adaptation sociale et professionnelle des adolescents débiles» montrent que les déficients mentaux devenus adultes s’adaptent convenablement dans 80 p.100 des cas, notamment lorsqu’ils appartiennent à la catégorie des endogènes.

En conclusion, il faut se débarrasser de la notion unitaire de la débilité, il faut la faire éclater. Il faut lui substituer la diversité des notions étiologiques et psychologiques que nous commençons à bien connaître. On pourra, en conséquence, apporter de meilleures réponses aux questions d’ordre pratique: pédagogiques, professionnelles et thérapeutiques.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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